Dany

Il arrive, comme toujours, à l’improviste. Au petit matin je reçois le message : je suis déjà en route, j’arrive ce soir. Je t’embrasse. Et il signe du petit nom que je lui donne. Il est ponctuel, évidemment. Il s’occupe de tout, s’écrie ne te dérange pas ma chérie, faisons simple. Je suis là pour vous voir, je me fiche bien du reste. Il est charmant, souriant, si fier de Camille et de Blanche. A la pizzeria, ses yeux brillent un peu. Le patron parait heureux de l’écouter, il va chercher, dans un petit frigo, une bouteille de rosé qu’il tend dans un sourire : un si jeune arrière-grand-père, tenez ! Après dîner, il disparaît dans la chambre d’enfants. Je reviens trois fois dire ce n’est pas raisonnable tant d’histoires à cette heure, et l’école demain ? Je suis dans mon rôle, je sais que le sien c’est d’avoir l’oeil pétillant et de s’exclamer, un minouche sur chaque genou, oh ! pour une fois ! Ils ne sont pas nombreux les enfants chanceux qui peuvent, le soir venu, s’endormir bercés par la voix de leur arrière-grand-père, cette voix qui n’a pas changé et qui berçait leur mère avant eux, et la mère de leur mère. Plus tard c’est à moi qu’il raconte. Il remonte l’histoire, invente des passerelles, esquisse une carte des trajectoires familiales. Il me relie à quelque chose de bien plus grand que moi. Ça commence par sa mère, forcément, ma petite mémé hospitalisée. Elle s’est affaissée, il dit, pudiquement. Un petit AVC. C’est une vieille dame, ma mère, il ajoute, quatre-vint-quinze ans la semaine passée. Que veux-tu qu’on fasse. On joue aux dominos. Elle perd la mémoire mais pas la tête. Et il remonte. Il parle de son père évidemment, le petit Gil, mon arrière-grand-père, le fils bâtard d’une môme de seize ans morte peu après. Il est passé de maisons en maisons, de familles en familles. Il avait tant d’oncles et de tantes, c’était facile. C’est l’oncle Léandre qui l’a aidé. Drôle de personnage, Léandre St-Germain, enfant de l’assistance, trouvé sur le parvis d’une église. Là, mon grand-père interromps le récit, il dit tu songes, Marie, qu’en ce temps là l’on pouvait tous réussir. Les différences sociales, d’accord, mais Saint Germain qui était débrouillard et bossait bien, il a fait fortune en héritant d’une usine. Faut dire que son patron, qui n’avait pas d’enfants, l’avait pris en affection. Mais ce n’est pas pour rien. Il avait quelque chose, il dégageait quelque chose, l’oncle Léandre. C’est lui sur la photo, tu sais, dans l’automobile ? Aujourd’hui on ne laisse plus de chance à personne. On abandonne les migrants à dormir dans la rue, c’est malheureux. Qu’est-ce que tu veux faire, il se serre les mains, qu’est-ce que tu veux faire. Il raconte encore, Gil le roublard, coureur de jupons, la rencontre avec Miche, passe pudiquement la guerre & la résistance mais dans l’histoire de sa naissance, en 45, il y a un soldat anglais qui file dans la neige chercher le médecin. Lorsqu’ils reviennent enfin la maison est silencieuse et mon grand-père est né. Quelques mois plus tard c’est l’armistice. Il est minuit, je dis stop, attends moi. Dans la cuisine, je respire lentement, les mains sur le ventre. Je me demande qui je suis, je me trouve jeune, soudain, moi qui me suis toujours sentie si vieille. Je me dis c’est mon histoire, aussi, ma petite vie immense est constitutive de ces existences là. Ca me bouleverse. J’attrape la bouilloire pour dissimuler mon trouble, la pose doucement sur le feu. Dans le salon, Dany a les yeux clos. Je m’assied doucement sur le grand fauteuil bleu, j’attends qu’il soit prêt. Je constate qu’il a blanchi, mon grand-père, ses joues sont moins fermes, ses mains tremblent sur ses genoux. Pourtant, quand je ferme les yeux et me concentre sur la chère voix, tout est comme autrefois. C’est le même homme de quarante ans, celui qui me tenait, nouvelle-née, entre ses mains. Le même homme qui m’accueillait année après année pour les congés d’été, mon cher grand-père, mon très aimé. Il reprend : en 1960, Gil qui est maître d’école devient l’un des instigateurs du GOD, l’ancêtre des collèges, dans son petit canton picard. Une classe de sixième la première année, une classe de 5ème et deux classes de sixièmes les suivantes. Il recrute sa fille institutrice pour enseigner avec lui. Il rencontre les difficultés de mise en place du collège unique, l’absence de formations, les logements de fonction à trouver. Quand il raconte son père l’instituteur, celui qui donnait des cours aux jeunes femmes du canton pour leur apprendre à langer les bébés, celui qui n’avait pas peur de la nouveauté, je le sens ému. Et oui, il rit, on utilisait des langes, dis ! et puis : c’était un homme moderne, mon père. En 1964, Dany a dix-neuf ans. Depuis deux ans, son père et sa soeur font prospérer ce qui est devenu un CES. Lui passe son bachot une main sur le ventre très rond de ma grand-mère qui n’ira jamais plus loin que la classe de première. Je demande : et la contraception ?. Ah, ça ne se faisait pas, d’aller acheter des capotes. Nos parents s’y rendaient pour nous. Mais ça ne fonctionnait pas bien. Je demande s’ils étaient inquiets, il répond nous étions ravis. Nos parents étaient ravis. Nous sommes les générations de l’après-guerre. Nous ne savons que nous réjouir de la naissance d’enfants, qu’elles qu’en soient les circonstances. Sa compagne a ses côtés prend la parole : moi j’aurais avorté, même si c’était illégal. Dany précise : tu n’étais pas du même monde, tu étais étudiante à Paris, tu as fait mai 68 par la suite. Nous étions un clan d’enseignants en milieu rural. Nous inventions la vie autrement. Je songe qu’il faudra que je creuse aussi, cette histoire d’étudiante parisienne dans les années soixante-dix. Plus tard. Plus tard. Je relance : personne n’a regretté, par la suite ? Il dit, moi jamais. Ta grand-mère m’a toujours promis que non. Malgré Tokyo. Devant mon regard perplexe, il précise : Tokyo 1964, les jeux olympiques. Elle était sélectionnée pour le 100 mètres féminin. Tu ne le savais pas, qu’elle était sportive de haut niveau, ta grand-mère ?





à suivre





 

mercredi 4 octobre 2017 , par Marie

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